mercredi 25 janvier 2012

Eléments de synthèse sur« El camino »

… Ainsi donc j’ai quitté les limites de mon champ et  pèlerin suis devenu, pour aller rejoindre le champ de l’étoile ou le champ des morts,
…le champ de l’étoile, campus stellae, ce lieu  qui selon la légende permit à un ermite guidé par une étoile dans le ciel  de retrouver le corps de l’apôtre Jacques,  Frère de Jean l’Evangéliste.
… le champ des morts, compostum, compostela, le cimetière des morts en référence à  l’existence de sépultures d’antique nécropole
… Compostelle…
… Ainsi donc j’ai découvert le Chemin, « el camino »… avec mon bourdon, ma besace, ma calebasse …
… J’ai d’abord marché du septentrion vers le midi et la porte Saint Jacques à St Jean Pied de Port, puis de l’Orient à l’Occident, du levant au couchant,  entre Roncevaux, Santiago et l’Océan.
… Qu’ai-je découvert au cours de ce voyage ? Que retenir ?

5 thèmes de réflexion :
· Le chemin, un univers de signes à déchiffrer
· Le chemin, un dialogue avec les forces du Cosmos
· La force du silence sur le chemin
· L’esprit du chemin
· Le cheminement après le chemin

1-un univers de signes à déchiffrer.

Le chemin est une ligne tracée par  les pas de l’homme et cette ligne est devenue un lieu privilégié d’accumulation de signes à déchiffrer.
Ce lieu confère au cheminant l’opportunité, voire le privilège, de remonter les siècles sur un chemin qui est bien antérieur à la chrétienté. Il  épouse aujourd’hui la voie romaine, laquelle reprenait une voie celtique qui elle-même  s’appuyait sur des routes plus anciennes. Voyageurs, commerçants, alchimistes, pèlerins, cheminants, se sont ainsi succédés apportant chacun leur pierre à l’édifice, dans un immense mouvement orienté vers une quête, mais laquelle ?
 Le chemin permet la rencontre avec les signes que les différentes traditions ont semés avec le temps. A chaque individu de voir et d’apprendre à voir ce qui se cache derrière chacun d’entre eux.
Car ne nous y trompons pas,  le chemin nous invite à  voir au-delà des apparences pour ouvrir notre corps à autre chose qu’une simple marche. De fait le voyageur  que je suis, est  bien vite plongé dans un univers initiatique.
- Les  premiers signes sont signes d’épreuve physique ou morale traduisant l’obligation pour l’être d’agir sur son corps pour le travailler, le corriger, le rectifier.
Citons quelques-uns de ces signes !
· La longueur du chemin, la durée de l’épreuve, qu’il faut subir
· Les différentes portes qu’il faut franchir et qui donnent le droit  d’ouvrir sur autre chose et d’affronter de nouvelles épreuves,
· Les ponts qui relient les rives, les hommes des divers champs, pour aller toujours plus loin dans sa quête,
· Les sommets des cols qu’il convient d’atteindre.
Le chemin qui file tout droit vers l’Ouest sur un plateau semi-aride et désertique, véritable athanor pour le cheminant en été.
Tous ces signes burinent le corps du marcheur et l’obligent à l’application d’une méthode basée sur des principes rigoureux :
· Nécessité de cheminer strictement sur les  traces de pas de tous ceux qui à travers les siècles ont précédé et dessiné la ligne du chemin, la planche tracée de leurs travaux.
· Rester maître de ses pas, car chacun des pas est en soi une épreuve. ...
· Faire les pas en ordre, à l’ordre. S’écarter du chemin tracé par les pas de l’histoire conduit à un risque d’erreur ou d’égarement. Il convient donc d’être vigilant, patient, persévérant, et de rester dans l’axe du chemin, dans la méthode. Tous les pas inutilement ou mal effectués accélèrent les processus de confusion chez le marcheur (fatigue, anxiété, « panique ») et peuvent remettre en cause tout l’édifice.
· Faciliter les pas en s’aidant de  la canne : elle scande les pas, elle les ordonne, donne de la force aux pas tout en les soulageant, elle est le troisième pied, elle est Trois, elle est pilier de Force.

  Par l’application de ces principes, le voyageur s’ouvre  aux signes que les différentes croyances mythologiques, légendaires, préchrétiennes, alchimiques, chrétiennes ont transmis en héritage. Il entame alors un travail spirituel où le symbolisme est élément de méthode. Les signes sont alors outils et symboles. Ils sont alors image visible de l’invisible.
Citons quelques exemples de signes qui m’ont plus particulièrement frappé :

· Bien sûr, la référence permanente au Grand initié fondateur du Christianisme et annonciateur de la Bonne Nouvelle de la Fraternité humaine. Chapelles, églises, monastères, collégiales, basiliques et cathédrales sont témoignages et font du chemin, un chemin « monumental », sur lequel ouvriers, oeuvriers, compagnons et architectes ont parfait le chantier au fil du temps. La croix latine est omniprésente, rappelant « la rencontre entre l’horizontalité du cheminement physique et la verticalité du dépassement spirituel ».

· La référence à Jacques le Majeur et à son frère Jean l’évangéliste, le détenteur des clés d’or de la porte des Dieux, conduisant à la vraie lumière.

· Autre exemple, ici, dans le village aux 100 portes, EUNATE, un sanctuaire ( chapelle mortuaire) attribué aux Templiers, de forme octogonale, et construit avec une triple enceinte partant de la matière, conduisant au spirituel et aboutissant au divin pour y recevoir la lumière. En son sein, une ancienne vierge noire couronnée d’or. Son fils, lui-même couronné d’or, est porteur en main gauche  d’un livre peint également en noir. La main droite de la vierge tient une gerbe de blé. Rappel de l’obligation de travailler et fatiguer sans cesse la matière noire de notre corps pour accomplir une œuvre qui conduit à la purification et à la lumière.

· Là, dans le village au nom d’étoile, ESTELLA, un Christ en majesté, assis dans une mandorle en quadrilobe. Il bénit la foule de sa main droite tandis que sa main gauche est posée sur un objet de forme cubique, une pierre cubique, chargée sur sa face avant d’un Chrisme. L’initié a parfait sa pierre.

· Là-bas,  dans cet autre village, où on trouve des vestiges de village celte, CASTROJERIZ,   au bord du chemin, sur le mur de l’église, 2 têtes de morts, l’une MORS, l’autre ETERNITAS. Sous la première un creuset semblable au four de l’alchimiste, l’athanor. La matière doit être sans cesse travaillée et libérée de toutes ses scories, l’homme doit se déposséder de toutes ses possessions. Lorsque l’œuvre de dépossession de la matière est accomplie, MORS, l’œuvre de construction vers l’esprit se profile, et l’accueil de la lumière est rendu possible. Le chemin de l’ETERNITAS, du cinquième élément des alchimistes, de la quintessence, s’ouvre.


· Ici, au sommet d’un col, une croix de fer, fichée en haut d’un mât de bois : le cheminant est invité à abandonner une pierre, et à se dépouiller des scories qui enveloppent encore son ego. Nécessité d’un travail sans relâche sur la pierre, notre pierre.


· Là, autre franchissement de col pour accéder à la porte d’entrée en terre galicienne ,O CEBREIRO, et une petite église avec une vierge dont l’enfant porte en main gauche une pomme d’or, le fruit de la connaissance, le fruit qui contient l’étoile, la récompense de l’alchimiste.


· Un portail de gloire où, l’apôtre Jacques, le Christ, les évangélistes, les 24 vieillards de l’apocalypse, les prophètes, appuyés sur Hercule tenant 2 lions sous ses bras, accueillent le cheminant. La mythologie, les légendes, la pré chrétienté, la chrétienté, se retrouvent reliées par une invitation à la maitrise de la force et de la sagesse.

· Un pilier, arbre de Jessé, dont la pierre est creusée par l'empreinte de milliers, de millions de doigts de pèlerins. La main libre du cheminant se pose sur la généalogie du temps pour y fixer sa trace.


- Ce travail sur la matière ou l’esprit est facilité par l’existence d’autres signes, des signes de secours, de soutien et de cœur, pour guider et soutenir la progression vers l’ouest du marcheur.
· Deux hospitaliers, « messagers de l’amour fraternel », l’un laïc, l’autre religieux, lui garantissent chaque soir le coucher.

· Une flèche d’or sur fonds bleu lui indique la direction, des horizontales blanches et rouges canalisent ses pas, des croix barrées le protègent de l’erreur de cheminement.

Tous ces signes décelés et déchiffrés au cœur même du chemin s’inscrivent dans le cadre d’un dialogue permanent avec les forces du Cosmos et les différents éléments qui le constituent. Ce dialogue se met au service d’un émerveillement et d’une communion totale avec la Nature.

2- un dialogue avec les forces du Cosmos…

- Dialogue avec le guide soleil… qui au matin levant, jaillit, porteur d’une lumière flamboyante et projette  devant mes pas, mon ombre. Me poussant vers l’occident, il me dirige… et mon ombre devient lumière…Il me dit que le chemin est un « enjambement » par mes pas de toutes les pierres et épreuves qui le constituent. Il précise que cet enjambement oblige à un épurement, un assèchement.
La force de l’orient nourrissant mon énergie, le levant me fortifiant.

- Dialogue avec la lune,  guide blanc de la nuit, qui offre sa plénitude et son esprit. Elle favorise  ainsi la réflexion. Par elle, il devient possible, dans les ténèbres de la nuit, d’entrevoir la lumière du chemin et  donc de poursuivre l’œuvre.

- Dialogue avec la voûte étoilée et  le monde des étoiles. Je me rappelle la magie de la voie lactée, je me rappelle le Petit prince émerveillé qui se demandait  si les étoiles sont éclairées afin que chacun trouve la sienne.
«  Y aurait-il une étoile qui s'allume spécialement pour chacun de nous et qu'il convient de découvrir pour éclairer notre chemin...?»
- Dialogue avec la terre qui par son relief, plat, vallonné ou montagneux, par son revêtement, cailloux ou pierres, sable, bitume, ciment … oblige à la justesse des pas pour éviter les pièges du sol…une terre qui me rappelle que je suis poussière et que redeviendrai poussière …

- Dialogue avec l’air, le vent, l’eau, les paysages, les fruits de la nature, avec le blé, avec le raisin, avec cet arbre vieux de 800 ans, un châtaigner, qui semble abolir le temps et offrir au voyageur une forme d’éternité. Il garde une porte du temps.


- Dialogue avec ce chêne creux qui auprès d’un calvaire veille sur la mort et sur le temps.
Que de couleurs à découvrir voire redécouvrir  et apprécier !
 Le chemin, par la proximité avec la nature, oblige à  l’éveil ou au réveil des sens. Le voir, l’entendre, le toucher, le gouter, le sentir, deviennent des outils de connaissance et d’approfondissement.
Tous ces dialogues sont de riches sources d’énergie.

3- La Force du Silence sur le chemin.

- Le déchiffrement des signes, le dialogue avec les forces du Cosmos se font en silence.
- Le chemin, de fait, rend muet et offre un temps de silence « en soi », « pour soi ».
- Un temps de silence, pour écouter, méditer, se taire, s’ouvrir.
- Ecouter le profond de son être, pour mieux se découvrir et se connaître.
- Aller au plus profond de soi pour pouvoir s’élever.
- Les longues séquences de silence intérieur  font exploser la carapace corporelle : tout revient, tout défile, les réussites, les échecs, les non deuils, les plaies non cicatrisées. C’est la « caminothérapie » et de cette « bouillie » sortent souvent des larmes qui viennent mouiller les yeux.
- Le silence permet alors d’ordonner ou remettre en ordre les grands questionnements qui ont fait et font notre vie.
- Le silence du marcheur est  une épreuve, il peut être une peur, mais aussi un privilège qui permet l’accueil et l’harmonie avec la nature
- Sur le chemin, le silence devient la plus forte des paroles.

4- L’esprit du chemin.

- Le premier pouvoir du chemin est de nous faire passer de l’ordre de la matière à l’ordre de l’esprit.
Le passage se fait par 3 stades d’évolution :
· Au début, lors des premières séquences de pas, le corps commande l'esprit. Le corps donne des signes de rejet de la démarche entreprise. Il freine les pas, en favorisant les obstacles, les souffrances physiques.
· Plus tard, une esquisse de dialogue entre le corps et l'esprit se met en place, les blessures se résorbent comme si le corps cherchait à se mettre en ordre...
· Enfin, le dernier temps est la mise à l'ordre du corps et de la matière: ils acceptent de passer à l'ordre de l'esprit... mais cette mise à l'ordre n'est pas une capitulation, elle se fait en harmonie avec lui. Le chemin réconcilie le corps et l’esprit, dans un même mouvement.
· Le chemin devient esprit et il existe un esprit du chemin.
· Au cours du processus,  le chemin  tend à vous isoler, le chemin vous recroqueville sur un espace limité et fermé qui définit le sens de votre cheminement
· Et, au fil des pas, vous devenez prisonnier de son aspiration, et en quelque sorte de sa volonté. ll vous rend dépendant, comme s’il vous disait : « vas au-delà de tes pas pour découvrir l’envie d’aller toujours au-delà, tant que le Destin ne t’enlève pas le dernier souffle de vie… »
· Le chemin nous prépare à l’idée que le but n’est pas le but mais autre chose.

- Le second pouvoir du chemin est de dépasser les différentes formes de spiritualité.
Il existe plusieurs formes de spiritualité, religieuse, laïque… mais ce chemin a le pouvoir de les rassembler… il les dépasse et les transcende pour les unir… l’analyse, le déchiffrement des signes, propres à chacun, ouvrent les portes d’une conciliation qui unit et rassemble ce qui est épars…
- Enfin, troisième pouvoir induit par les 2 précédents : le pouvoir éthique, le chemin  révèle notre besoin de l’autre et nous conduit vers le cœur de l’Autre.
En permettant un travail pour aller vers soi-même en se dépouillant de tout ce qui est superficiel, de tout ce qui appartient au monde actuel, tel son univers "métro, boulot, dodo", le chemin nous propose d’avoir moins pour être plus.
Être plus avec tous ceux qui lui ont insufflé en cours de cheminement une immense énergie positive :
· les marcheurs présents sur le chemin, qui abolissent toutes « les barrières sociales, raciales, confessionnelles, de sexe, d’âge, ou autres »
· mais tout autant  et même plus encore ceux absents du chemin mais actifs en pensée, en témoignages, en suivi, en fraternité.
Ce sont ces diverses formes d’expression  qui insufflent un souffle d’amour. Le cheminant n’est bientôt plus seul à faire les pas, les Autres le poussent et marchent avec lui. Il réalise qu’il a un besoin impérieux des autres.
Le « je » initial devient « nous » ! Je marchais seul, nous marchons désormais ensemble et je ne suis plus que le témoin.
C’est donc bien la partie la plus noble de l’Etre qui se retrouve là à nourrir la réussite du projet. Le projet individuel devient collectif et partagé.
Un travail sur soi qui t’amène à plus d’humilité, à plus d’autre, au besoin de l’autre, et à la nécessité de construire la fraternité.

5- Le cheminement après le chemin :

- Arrivé au terme du voyage, je réalise que ce terme n’est qu’une étape, une porte de plus sur le chemin. Compostelle, champ des morts, est vraiment lieu de mort, mais de la première mort, celles des apparences.

- Je dois poursuivre mon cheminement pour aller encore plus à l’ouest,  auprès du soleil mourant, face à la mer, en fin de terre. C’est là que vieil homme je brûlerai encore des scories qui persistent à entacher la croute de mon ego.

- Les anciens, parvenus en fin de terre, espéraient embarquer sur l’océan vers l’île de la connaissance cachée. Pour espérer récolter la pomme de la connaissance ou l’antimoine cher aux alchimistes et ainsi continuer leur œuvre vers l’éternité. L’océan détenait, prétendait- on, les clés de transformation de la matière.

- C’est là, face à l’océan, « immobile, silencieux et aligné » en communion totale avec la terre et le ciel, que j’attends la renaissance du Soleil, qui nourrira mon désir de marcher et apprendre encore plus que je n’ai marché et appris !


- Ma main saisit une coquille, de l’eau de vie s’en écoule, et je retrouve en les contemplant toutes ces nervures qui dessinent des différents chemins, qui se réunissent pour se fondre en un seul lieu, un creuset, un creuset de lumière. Ce creuset de lumière et de chaleur est témoignage de l’épurement de la matière et de la libération de l’esprit du chemin. Ce creuset est le lieu du Cœur.

- Face à l’océan, je ne suis pas seul ! je me sens entouré de tous ceux qui depuis le fonds des temps ont effectué les mêmes gestes et construit la tradition et l’histoire du chemin lui conférant une dimension universelle et mythique.

- Ultreia, plus loin allons ! Suseia, plus haut allons !

- Buen camino, !

P BAILLET, le 06/01/2012
Bibliographie :
- Guide spirituel des Chemins de Saint jacques, Gaële de La Brosse, Presses de la Renaissance
- Films « Le voyage alchimique » de Georges Combes- Patrick Burensteinas-PGA Films.
- Le Pèlerin de Compostelle Paolo Coelho
-       Film Saint Jacques - La Mèque
- Blog : http://pierre-compostelle.blogspot.com

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