dimanche 13 avril 2014

"Prière pour la Nature" de Josuah REY.


« Prière pour la nature. » ou « un triste message à la nature et au-delà un grand clin d’œil heureux au printemps »
Texte de Josuah REY.

« J'ai pleuré avec toi, lorsque j'ai vu ta belle robe printanière empesée de graisse et d'ordures. Papiers gras dansant aux branches, bouteilles plastiques imputrescibles remémorant le temps des hommes sur le calendrier implacable de notre dégénérescence
 J'ai vu les kleenex cotonneux prendre d'assaut les fourrés et se dissoudre lentement comme des fleurs fanées.
J'ai pleuré et perdu le goût de manger devant les cartons de plats usinés balisant sans vergogne tes sentiers , drôles d'animaux rectangulaires à la peau anguleuse et multicolore, rampant sous l'humide moisissure et le mal pourrissement.
Sous chaque buisson courant la haie, la pyramide d'un étron humain et son vulgaire chapeau de papier froissé pour quel jeu de piste indécent, quel collier de honte au cou des forêts, quel stigmate de notre passage maladroit dans le lit des mousses tendres?
J'ai pleuré avec toi en ramassant les canettes de bière rouillées, les packs de yaourts semés, cailloux blancs d'un moderne petit Poucet, les mégots de mortelles addictions, enfoncé mollement leur goudron dans la glèbe. Fumeur, au bec en forme de cul de poule, tétant sans fin un souvenir de sein et de lait, la rassurance de l'interminable succion d'un foetus porté au naufrage.
J'ai refermé ta robe déchirée sur tes jambes souillées, sur ton ventre blessé, éternelle parturiente nourrissant d'abondance le troupeau des humains qui errent et se perdent à eux-mêmes et à l'univers.
J'ai peigné la paille de tes cheveux, démêlant le plumage des corbeaux ramassés dans tes nids. J'ai tressé tes longues mèches d'ambre aux sinueuses sentes. J'ai déposé, lèvres en extase, le ruban de mes baisers sur tes paupières alanguies. J'ai rassemblé, nouvelle Babel, croulante, puante, offensante, une tour d'immondices plus haute que la plus haute tour, dépassant du front et de l'index, tes montagnes de reverdure et de gloire.
J'ai bousculé les marcheurs et leur ai mis le nez dans leur fiente. Je les ai houspillés. Je les ai sermonnés. Je les ai suppliés... Je leur ai mis entre les doigts, les os noirs et visqueux de la mort qui nous guette.
Leur ai conté, palpitante et éblouie, les souvenirs de cette terre merveilleuse qui faisait pétiller les yeux de nos enfants. Qu'en sera-t-il, demain et dans mille ans. Je leur ai conté l'incroyable féérie du peuple de Noé et de sa descendance. « Il y eut un soir et il y eut un matin ». Le premier matin du monde. Et il nous fut donné. Je leur ai dit l'océan et son ventre fécond, où vivent les poissons. Les soupirs profonds et saccadés du lourd ressac.
Je leur ai confié, une main contre ma bouche collée à leur oreille, des souvenirs d'oiseaux lançant à l'aube leur trille dans des vergers ployant sous les fruits. D’oiseaux brodant les nues de leur vol migratoire, franchissant les saisons à tire d'aile. Les oiseaux, siffleurs inlassables sur les portées du ciel. Les fabuleux rapaces à l'œil perçant, planant au- dessus des gouffres et des rochers polissant leur granit sous des siècles de vents et de pluies. Les rapaces, fendant l'air qu'ils retournent dans leur vol piqué. Je leur ai dit le ciel.
Ce ciel, que l'on nomme cosmos, ce voile infini de ténèbres et de lumière tendu sur le front des hommes pour les protéger du néant.
Alors, je me suis hissée tout au sommet du grand chêne qui prie si fort, bras ouverts, chevelure chlorophylle, s'ébrouant de brume et de rosée.
Je l'ai escaladé branche à branche emplissant mes poumons de son puissant parfum de sève et d'écorce, de cette subtile évanescence qui monte à la tête et vous grise plus qu'un vin de tardive vendange dans sa lourde robe de vieil or.
Je suis montée dans le froissement imperceptible des fourmis poursuivant leur longue procession de milliers de pattes laborieuses et obstinées, quêtant sur ta vigoureuse colonne vertébrale leur pitance.
Je suis montée à bras le corps, jambes écartelées à la recherche de la moindre prise, ventre bandé, cuisses en étreintes, et les bras démesurés. Tendus jusqu'à la presque rupture. Forçant mon escalade, des chevilles et de la pression des mâchoires, me portant au- delà de moi-même, comme un fruit étrange, luminescent, cherchant son Everest dans tes ramures.
Je me suis atteinte à la dernière feuille de l'ultime brindille, à l'ultime nervure de la feuille dernière et j'ai lancé un long cri déchirant contre le ciel.
J'ai pris Dieu à témoin et les anges qui se balançaient mollement, dans l'éther.
J'ai crié: « Dieu, qui que tu sois, et quel soit ton âge, usé et déçu, fatigué et perdu, laisseras-tu les hommes encore longtemps saccager la terre? Tolèreras-tu cette insouciance qui la froisse, cette violence qui la détruit, jour après jour?
Accepteras-tu encore longtemps qu'on l'éventre? Qu'on la mutile? Qu'on la dépèce? Que l'homme, ersatz d'humain, sorcier et piètre magicien s'abreuvant à sa folie, prétende transmuter la nature en or pour disparaître à jamais, statut désincarnée, figé dans son orgueil.
Ne vas-tu pas enfin rompre le pacte de la race humaine? Casser, enfin, ce jouet imprévisible et détraqué qui se meut sur deux pattes et debout, tellement fragile et si férocement capable de destruction.
Dieu, balaie devant ta porte. Balaie les miettes de ce peuple maudit qui n'a que faire de la beauté du monde.
Et puis, rendors-toi pour cent ans et cent fois plus cent ans. Et nous oublie dans les plis feutrés du néant. »
Josuah REY
verdurlure@gmail.com




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