« Vous savez mon goût. Toutes les fois que je puis
continuer un peu ma route à pied, c'est-à-dire convertir le voyage en
promenade, je n’y manque pas. Rien n’est charmant, à mon sens, comme cette
façon de voyager.
A pied ! On s’appartient, on est libre, on est joyeux :
on est tout entier et sans partage aux incidents de la route, à la ferme où l’on
déjeune, à l’arbre où l’on s’abrite, à l’église où l’on se réveille. On part,
on s’arrête, on repart ; rien ne gêne, rien ne retient. On va et on rêve
devant soi. La marche berce la rêverie : la rêverie voile la fatigue. La
beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne voyage pas, on erre. A
chaque pas qu’on fait, il vous vient une idée. Il semble qu’on sente des
essaims éclore et bourdonner dans son cerveau. Bien des fois, assis à l’ombre
au bord d’une grande route, à côté d’une petite source vive d’où sortaient avec
l’eau, la joie, la vie et la fraîcheur, sous un orme plein d’oiseaux, reposé,
serein, heureux, doucement occupé de mille songes, j’ai regardé avec compassion
passer devant moi, comme un tourbillon où roule la foudre, la chaise de poste,
cette chose étincelante et rapide qui contient je ne sais quels voyageurs
lents, lourds, ennuyés et assoupis ; cet éclair qui emporte des tortues.
Et puis tout vient à l’homme qui marche. Il ne lui surgit pas seulement des
idées, il lui échoit des aventures ; et, pour ma part, j’aime fort les
aventures qui m’arrivent. S’il est amusant pour autrui d’inventer des
aventures, il est amusant pour soi même d’en avoir. »
Victor Hugo, Le Rhin, Lettre XX, 1892.
Photos jointes empruntées à Frank Denies, Camino de Santiago Forum.
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